L'Irak 1920-2020

L’échec de la construction d'un état-nation

Lorsque Sir Percy Cox, haut-commissaire britannique, proclama en novembre 1920 la formation d’un « gouvernement local à visage arabe » à Bagdad, l’Irak n’avait encore jamais existé en tant qu’Etat sous ce nom et dans ses frontières (le sort de Mossoul fut réglé en 1925). L’Etat irakien s’est largement construit contre sa société, entraînée dans les affres d’un confessionnalisme politique inavoué (à la différence du Liban). De 1920 à 2003, des élites issues de la minorité arabe sunnite monopolisèrent le pouvoir face aux majorités chiites et kurdes.

De 2003 à nos jours, les exclus de l’ancien système, chiites et kurdes, ont tenté de reconstruire un nouvel Etat, sous le parrainage paradoxal des Etats-Unis et de l’Iran, marginalisant les Arabes sunnites à leur tour. Guerres internes et externes, répressions sauvages se sont succédé : les Irakiens n’ont eu que peu d’années de paix depuis la création d’un système politique mortifère dont les fondements ont été imposés par des puissances étrangères.

Les Etats irakiens successifs illustrent bien l’échec de la construction d’un Etat-nation sur le modèle occidental et privé structurellement de toute souveraineté.

Les dates à retenir :

1908 : Révolution des Jeunes-Turcs.

1916 : Accords Sykes-Picot : des négociations secrètes ont lieu entre France et le Royaume-Uni prévoyant le partage du Proche-Orient en zones d’influence à la fin de la première guerre mondiale.

1917 : Déclaration Balfour : la Grande-Bretagne s’engage à la création d’un foyer national juif en Palestine.

1918 : Défaite des Ottomans. Les Britanniques envahissent le Liban, l'Irak et la Syrie.

1922 : Fin de l’Empire ottoman et du califat sunnite : naissance de la Turquie. Le traité de Sèvres scelle le partage de l’ancien Empire ottoman : la Syrie et le Liban sont placés sous mandats français, la Palestine, la Transjordanie, L’Irak sous mandat britannique.

1932 : Indépendance de l’Irak. Le pouvoir est formellement remis entre les mains de la dynastie hachémite, mais la tutelle britannique demeure. 

14 mai 1948 : fin du mandat britannique en Palestine ; proclamation de la naissance de l’état d’Israël. Affrontement entre les forces paramilitaires juives et les Palestiniens. Les armées arabes, composées de soldats Egyptiens, Transjordaniens, Syriens, Irakiens et Libanais interviennent en support des arabes de Palestine. Nakba palestinienne : expulsion par l’armée israélienne d’environ 800 000 palestiniens, expropriés de leurs terres et chassés dans les pays voisins.

1949 : Victoire d’Israël dans le premier conflit israélo-arabe.

1952 : Après le renversement du Roi Farouk par un putsch militaire, le Colonel Gamal Abdel Nasser devient le Président de l’Egypte. Il se pose en leader du monde arabe laïc et du Tiers-Monde après la Conférence de Bandung (1955) et des non-alignés avec la Yougoslavie de Tito et l’Inde de Nehru.

1956 : À la suite du rapprochement de Nasser avec l’Union Soviétique et à sa décision de nationaliser le canal de Suez, la France, la Grande-Bretagne et Israël interviennent militairement contre Egypte. Cela débouche sur la crise de Suez ; échec diplomatique des puissances européennes et succès de Nasser.

1963 : Le parti Baas prend le pouvoir en Irak.

1966 : En Syrie, un coup d’Etat mené par une faction du parti Baas pro-soviétique renverse le gouvernement.

1973 : Guerre du Kippour : Israël est attaquée par surprise par l’Egypte, la Syrie et par une coalition arabe, dans le but de reconquérir les territoires perdus en 1967. Malgré les succès rencontrés sur le terrain par les forces arabes, Israël rétablit une situation militaire compromise et gagne la guerre.

1979 : Saddam Hussein accède au pouvoir en Irak. Révolution iranienne contre le Shah et prise de pouvoir de la faction islamique guidée par Khomeini.

1980-1988 : Profitant de la révolution, Saddam Hussein déclenche un conflit frontalier avec l’Iran. Le conflit dure huit ans, fait plus d’un million de morts et se termine sans un vrai vainqueur.

1991 : L’Irak envahit le Koweït dont il est expulsé par une vaste coalition internationale.

2001 : Election de Georges W. Bush à la présidence américaine et attentats du 11 septembre.

2003 : Deuxième Guerre du Golfe : invasion de l’Irak par une coalition menée par les Etats-Unis qui renverse le régime de Saddam Hussein. Le pouvoir est remis entre les mains d'un gouvernement intérimaire.

2004 - 2008 : En Irak, des d'affrontements opposent la milice chiite de l'imam Moqtada Sadr, l'Armée du Mahdi, aux forces américaines et irakiennes, culminant par le siège de Sadr City et l'occupation des lieux saints chiites de Nadjaf. En 2008, la milice chiite dépose les armes et accepte de rentrer dans le jeu politique.

2010-2012 : Printemps arabes : de nombreux pays arabes sont secoués par des contestations populaires contre les régimes.

2012 : L'Etat Islamique commence à s’étendre en Syrie et en Irak et prend le nom d'État islamique en Irak et au Levant (d’où viennent les acronymes Daesh et ISIS en anglais).

2014 : Proclamation du califat dans les territoires sous le contrôle de l’État islamique sous la direction d’Abou Bakr al-Baghdadi. L’organisation, devenue rivale d'Al-Qaïda, s'étend à plusieurs pays du monde musulman avec l'allégeance de nombreux groupes djihadistes. En Syrie, combats entre les membres de l’EI et les rebelles syriens d’un côté, et les fidèles du régime d’Assad de l’autre.

A partir de 2015 : l'État islamique mène des attentats jusqu'en Europe et en Amérique du Nord.


Votre conférenciER

Pierre-Jean Luizard est directeur de recherche au CNRS. Historien des islams au Moyen-Orient contemporain, en particulier de l'Irak, de la Syrie et du Liban, il travaille aujourd’hui au sein du Groupe sociétés, religions, laïcités.

À lire pour aller plus loin :

Pierre-Jean Luizard (dir), Le choc colonial et l’islam. Les politiques religieuses des puissances coloniales en terres d’islam, Paris, La Découverte, 2006.

Pierre-Jean Luizard, La formation de l’Irak contemporain, Paris, CNRS Editions, 1991, 2002.

Pierre-Jean Luizard, Comment est né l’Irak moderne, Paris, CNRS Editions, 2009.

Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terres d’islam, Paris, Fayard, 2008.

Pierre-Jean Luizard, La question irakienne, Paris, Fayard, 2002, 2004.