LE GOULAG, LE PLUS VASTE SYSTÈME DE TRAVAIL FORCE DU XX SIÈCLE

L’histoire du Goulag, le plus vaste système de travail forcé du XXème siècle, reste largement méconnue du grand public. 

Combien y eut-il de camps en Union Soviétique? Étaient-ils tous en Sibérie ? Quand les camps ont-ils été mis en place ? Combien de gens sont-ils passés par le Goulag ? Combien y sont morts ? Les détenus étaient-ils principalement des « politiques » ou des « droit commun » ? Comment étaient organisés le travail, l’alimentation, la vie au quotidien dans les camps ? Y a-t-il eu des grèves, des révoltes, des évasions ? Dans quelle mesure le travail forcé du Goulag a-t-il participé au développement de l’économie soviétique ? Qu’est-ce qui différencie le Goulag des anciennes prisons tsaristes, des camps de concentration nazis ou des laogai chinois ? Quand est-ce que les camps soviétiques ont-il été abolis ? Qu’en reste-t-il ? Quel est « l’héritage » du Goulag dans la Russie d’aujourd’hui ?

Voici quelques unes des nombreuses questions auxquelles je me propose de répondre dans cette conférence. J’essaierai de montrer que la méconnaissance du Goulag, sa perception partielle et nébuleuse, constituent aussi un passionnant fait historique en soi, étroitement lié à au fonctionnement même du régime soviétique et à l’histoire européenne du XXème siècle. En Union soviétique, le Goulag était à la fois omniprésent et tabou. Le régime totalitaire a imposé la censure, le silence, l’occultation de cette réalité .Il a également empêché jusqu’à la fin des années 1980, tout véritable travail de recherche historique sur le Goulag. Après la dissolution de l’URSS, la Russie n’a pas non plus encouragé le travail de mémoire et d’hommage aux victimes. À l’étranger, la foi dans le communisme a nourri, durant des décennies, l’ignorance et le déni.

Près d’un demi-siècle après la parution de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, ouvrage qui a « popularisé » le sigle honteux et caché, notre connaissance du plus vaste système concentrationnaire du XXème siècle a fait des progrès considérable grâce notamment au travail des historiens qui ont eu enfin accès, à partir des années 1990, aux archives de l’immense administration du Goulag. En Russie, l’ONG Memorial a entrepris un vaste travail de mémoire et de mémorialisation de cette page d’histoire. Il était temps ! En effet, les derniers survivants sont en train de disparaître et les derniers vestiges des camps se dissolvent peu à peu dans la taïga sibérienne ou les steppes kazakhes.

Les dates à retenir :

1918-1921 : Premiers camps d’internement (appelé́s «camps de concentration ») et premiers camps de « travail correctif » - un instrument central de répression mis en place par le régime soviétique en proie à la guerre civile.

1923-1929 : Durant la période de relative détente de la NEP (Nouvelle Politique Economique), un seul grand camp de travail forcé, le camp des Solovki, « laboratoire » du futur Goulag des années 1930-1950.

1929 : Le « Grand Tournant » stalinien. Après avoir éliminé tous ses concurrents politiques, Staline, resté seul maitre à bord, lance la collectivisation forcée des campagnes et l’industrialisation accélérée du pays dans le cadre du Premier plan quinquennal. Une réforme pénale capitale prévoit que tous les détenus des prisons seront transférés dans des camps de travail pour contribuer à la mise en valeur des ressources naturelles et des infrastructures des régions inhospitalières – et vides d’hommes – du pays. Parallèlement, des millions de paysans refusant la collectivisation sont déportés comme « déplacés spéciaux » dans des « villages de peuplement » situés dans les régions éloignées et inhospitalières du pays (Sibérie, Kazakhstan, Grand Nord). En quelques années, le nombre des détenus dans les camps de travail est multiplié par cinq.

1936-1938 : Les années des grandes purges des cadres du Parti, des grands procès politiques (procès de Moscou) et des « opérations répressives secrètes de masse » qui entrent dans l’Histoire sous le nom de « Grande Terreur ». Le nombre des détenus explose. Le travail forcé devient une branche importante de l’économie nationale. Des millions de détenus et de « déplacés spéciaux » peinent sur les grands chantiers du IIème et du IIIème plans quinquennaux.

1939-1941 : L’expansion territoriale de l’URSS vers l’Ouest, à la suite du pacte germano-soviétique d’août 1939, permet au régime stalinien d’exporter ses méthodes de répression. Arrestations, déportations, envoi de centaines de milliers de Polonais et de Baltes en camp conduisent à une « internationalisation » du Goulag.

1941-1945 : Dans l’URSS en guerre contre l’Allemagne nazie, les camps du Goulag continuent leur fonction productive, une fonction il est vraie limitée par une formidable surmortalité des détenus, décimés par manque de ravitaillement, par l’explosion d’épidémies liées à une surpopulation consécutive au transfert vers l’Est de centaines de camps et de colonies de travail des zones occupées par les Allemands.

1945-1953 : Dans l’URSS en reconstruction, la répression de toutes les formes d’insubordination sociale continue de plus belle. Le nombre de détenus et de « déplacés spéciaux » repart à la hausse, mais les conditions économiques du travail forcé deviennent de plus en plus difficiles et de moins et moins rentables. L’apogée du Goulag se double d’une grave crise du travail forcé.

1953-1958 : Après la disparition de Staline (mars 1953), des émeutes éclatent au Goulag, parmi les détenus politiques qui n’ont pas bénéficié de l’amnistie consécutive à la mort du dictateur. Le « dégel khrouchtchévien » s’accompagne, avant même le XXème Congrès du PCUS (février 1956) d’un démantèlement de fait du Goulag. Des centaines de milliers de détenus politiques sont libérés en 1955-1956. Le Code pénal de l’URSS, datent de 1926, est profondément amendé, et le fameux article 58 du Code pénal réprimant les « activités contre-révolutionnaires » est abrogé en 1958. Les grands ensembles concentrationnaires sont progressivement démantelés et remplacés par des prisons et des colonies de travail plus petites où le détenu n’est plus astreint à des travaux de force dont dépend sa subsistance.

Années 1960-1970 Malgré le maintien d’une répression policière qui cible tout particulièrement les « dissidents », le nombre des arrestations politiques suivies d’une condamnation ne dépasse pas quelques centaines par an. La « grande époque » du Goulag est définitivement close. Néanmoins, la population carcérale demeure très élevée (entre 600 000 et 900 000). La dureté des peines reste et le haut niveau de délinquance sociale restent, aujourd’hui encore, deux des héritages les plus durables du système du Goulag stalinien.

Votre conférencier

Nicolas Werth, ancien élève de l’École Normale Supérieure, Agrégé d’Histoire, est Directeur de recherche émérite au CNRS. Spécialiste de l’histoire soviétique, et en particulier du stalinisme, Nicolas Werth a publié plus de vingt ouvrages sur l’histoire de l’URSS, ainsi qu’une centaine d’articles dans des revues spécialisées.

À lire pour aller plus loin :

Applebaum Anne, Goulag, une histoire, Ed. Grasset, 2003.

Buber-Neumann, Déportée en Sibérie, Ed. du Seuil, 1967.

Guinzbourg Evguénia, Le Vertige, Ed. du Seuil, 1967 ; Le Ciel de la Kolyma, Ed. du Seuil, 1980.

Kizny Tomasz, Goulag, Ed. Balland, 2003 (livre de photographies).

Soljenitsyne Alexandre, Une Journée d’Ivan Denissovitch, Ed. Julliard, 1975 (publié en URSS en 1962) ; L’Archipel du goulag, Ed. du Seuil, 1973.

Tchistiakov Ivan, Journal d’un gardien du Goulag, Ed. Denoel, 2012.

Werth Nicolas, Jurgenson Luba, Le Goulag, Témoignages et Archives, Ed. Robert Laffont, coll. Bouquins, 2017.

Werth Nicolas, La Route de la Kolyma. Voyage sur les traces du goulag, Ed. Belin, 2012.


PARMI LES AUTRES OUVRAGES DU PR WERTH :

Être communiste en URSS sous Staline, Gallimard, 1981.

Histoire de l’Union soviétique. De l’Empire russe à la Communauté des États indépendants, 1900-1991, PUF, 1991( 1ère édition), 2021 ( 8ème édition).

Un État contre son peuple : violences, répressions, terreurs en URSS de 1917 à 1953 in Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1998.

L’Île aux cannibales : 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Perrin, 2008.

La Terreur et le désarroi : Staline et son système, Perrin, 2007, coll. « Tempus ».

L’Ivrogne et la marchande de fleurs : autopsie d’un meurtre de masse, 1937-1938, Tallandier, 2009.

La route de la Kolyma. Voyage sur les traces du Goulag, Belin, 2012.

Les révolutions russes, PUF, 2017.

Le Goulag, Témoignages et Archives, Ed. Robert Laffont, coll. Bouquins, 2017.