BACHO KIRO (BULGARIE) : HOMO SAPIENS ARRIVE EN EUROPE

Une seule espèce humaine, Homo sapiens, peuple aujourd’hui la planète. Malgré des variations locales, liées essentiellement à l’adaptation au milieu, c’est une espèce très homogène. Tous les hommes actuels partagent en effet une origine commune relativement récente. Toutefois, cette situation qui nous est familière est en réalité exceptionnelle à l’échelle des temps géologiques. Elle ne prévaut que depuis environ 40 000 ans. Au cours des centaines de milliers d’années qui ont précédé, plusieurs espèces humaines ont peuplé la Terre et elles présentaient entre elles des différences sans commune mesure avec les variations régionales observées de nos jours. L’Homme de Néandertal, qui a évolué dans l’ouest et le centre de l’Eurasie est la plus connue d’entre elles. L’arrivée dans les moyennes latitudes de populations d’Homo sapiens d’origine africaine qui ont remplacé et en partie absorbé les populations archaïques autochtones de l’Eurasie est sans doute l’événement le plus marquant des deux derniers millions d’évolution humaine.

La grotte de Bacho Kiro, en Bulgarie, a livré récemment les plus anciens vestiges connus en Europe de ces groupes pionniers, datés à partir de 46 000 ans avant le présent, qui ont su s’adapter à un environnement local très différent de celui des zones tropicales dont ils étaient originaires. Ils sont associés à des outillages de pierre taillée attribués au Paléolithique supérieur initial, un type d’assemblages archéologiques connus depuis le désert du Néguev jusqu’à l’Europe centrale et, vers l’est, jusqu’aux confins de l’Altaï et de la Mongolie. Ces hommes étaient porteurs de comportements nouveaux et ils ont notamment produit les premiers objets de parure indubitables découverts en Europe, expressions d’une complexité sociale plus grande que celle des groupes auxquels ils ont été confrontés. L’analyse de leur ADN confirme qu’ils ont été en contact intime avec des néandertaliens locaux et ces interactions sont sans doute à l’origine de la diffusion, dans le monde néandertalien, d’innovations jusqu’alors inconnues. Pourtant, cette première vague de peuplement moderne de l’Europe n’a pas été entièrement couronnée de succès et elle a été elle-même supplantée par des arrivants plus tardifs eux aussi venus du Proche-Orient.

Les dates à retenir :

50 000 ans avant le présent : premières traces du Paléolithique supérieur initial au Proche-Orient.

46 000 ans avant le présent : à Bacho Kiro (Bulgarie), les plus anciens Homo sapiens bien datés en Europe orientale.

Les Hommes de Bacho Kiro se sont croisés avec des néandertaliens entre 5 et 7 générations auparavant.

Le Paléolithique supérieur initial de Bacho Kiro comporte un riche outillage en os.

Les dents d’ours percées du Paléolithique supérieur initial de Bacho Kiro représentent les plus anciens objets de parure de ce type jamais découverts en Europe.

Un peu plus tardifs, des Néandertaliens d’Europe occidentale fabriquent l’outillage « châtelperronien » qui comporte lui aussi des objets de parure comparables à ceux de Bacho Kiro.

Les Homo sapiens du Paléolithique supérieur initial d’Eurasie n’ont guère laissé de descendance en Europe mais on en trouve toujours des traces génétiques en Asie et chez les Amérindiens.

42 000-40 000 avant le présent : arrivée d’une nouvelle vague d’Homo sapiens en Europe : les « aurignaciens », qui ont produit les plus anciennes grottes ornées.

39 000 ans avant le présent : disparition des tout derniers hommes de Néandertal en Europe occidentale.

38 000 ans avant le présent : les groupes aurignaciens atteignent les régions les plus occidentales de l’Europe.

VENDREDI 18 JUIN À 10H

Votre conférencier

Jean-Jacques Hublin est professeur à l'Institut Max Planck d’Anthropologie Évolutionnaire à Leipzig (Allemagne) où il a crée le Département d’Évolution Humaine et il est titulaire de la Chaire de Paléoanthropologie au Collège de France. Chercheur au Centre National de Recherche Scientifique (1981-2000), puis professeur à l'Université de Bordeaux (1999-2004), il a enseigné à l'Université de Californie à Berkeley (1992), à l’Université d'Harvard (1997), à l’Université de Stanford (1999 et 2011) et à l’Université de Leydes (Pays-Bas)(2010-2020). Le professeur Hublin a participé à un large éventail de projets scientifiques pluridisciplinaires abordant l’évolution humaine. Il a écrit ou co-écrit plus de 300 articles scientifiques et a publié une quinzaine d’ouvrages. En 2011, il a créé la Société Européenne pour l’Étude de l’Évolution Humaine (ESHE) qu’il a présidé jusqu’en 2020. Il est régulièrement classé par Thomson Reuters parmi les premiers 1% de chercheurs les plus cités dans sa discipline. Il a reçu le prix F. Millepierre de l’Academie Française (1990) et le prix Rudolf-Virchow de la fondation Prinz Maximilian zu Wied (2013). Il a été décoré par Sa Majesté Mohamed VI du Wissam royal al-Kafaa al-Fikria (2017) et il est Chevalier de la Légion d’honneur depuis 2019.

À lire pour aller plus loin :

Hublin, J.-J et al. 2020, Initial Upper Palaeolithic Homo sapiens from Bacho Kiro Cave, Bulgaria, Nature, 581, n° 7808, p. 299-302.

Fewlass, H. et al. 2020, A 14C chronology for the Middle to Upper Palaeolithic transition at Bacho Kiro Cave, Bulgaria, Nature Ecology & Evolution, 4, n° 6, p. 794-801.

Hajdinjak, M. et al. 2021, Initial Upper Palaeolithic humans in Europe had recent Neanderthal ancestry, Nature, 592, n° 7853, p. 253-257.

Hublin J.-J. et B. Seytre, Quand d’autres hommes peuplaient la terre : nouveaux regards sur nos origines, Flammarion, 2008.

Hublin, J.-J., Biologie de la culture : Paléoanthropologie du genre Homo, Fayard, 2017.

Cohen, C., & Hublin, J.-J. Boucher de Perthes : Les origines romantiques de la préhistoire. Préface d'Yves Coppens. Paris : Éditions Belin / Humensis, 2017.