Les musées : de la collection au lieu de culture

Les musées font aujourd’hui partie intégrante de notre société comme en témoigne l’événement que fut au printemps dernier, l’inauguration du Musée National des Arts Premiers au quai Branly à Paris. Leur mise au service d’une certaine politique culturelle qui peut flirter, parfois, avec les relations diplomatiques, ou avec le marketing culturel, pourrait faire oublier combien les musées sont emblématiques de notre histoire, de notre relation avec le sacré, de notre vision du monde.

 

A l'origine du musée : les collections antiques et médiévales

Le mot musée possède la même racine que le mot muse, analogie qui unit l’institution avec l’Antiquité, mais qui nous ramène également à la sphère du sacré.

En effet, à l’origine des musées se trouvent notamment les trésors des sanctuaires de la Grèce antique. Ceux-ci renfermaient des collections particulièrement riches déposées en offrande par les différentes cités helléniques qui, en ce domaine, rivalisaient de générosité afin de faire valoir leur dévotion et leur puissance. C’est ainsi que les fouilles menées à partir de 1829 sur le site archéologique d’Olympie, l’un des plus importants sanctuaires grecs dédiés à Zeus, permirent de mettre au jour de nombreux objets votifs parmi lesquels des armes, de la vaisselle en métal précieux et des œuvres d’art. 

Cette pratique perdura au long des siècles. Cathédrales et abbayes médiévales possédèrent ainsi elles aussi d’importantes collections d’objets sacrés et profanes tels que des coupes à boire richement ouvragées, des cornes de licorne (en fait des dents de narval), etc. C’étaient alors la grande valeur de ces objets, ou leur grande rareté, qui justifiaient leur conservation en ces lieux. Mises à l’abri des voleurs dans de solides armoires, dérobées la plupart du temps au regard du commun des mortels, ces collections médiévales étaient toutefois montrées aux grands de ce monde. Ainsi, nous savons que lors de son séjour en France, à la fin du XIVe siècle, l’empereur du Saint-Empire Charles IV, fit un détour à Saint-Denis pour admirer le trésor de l’illustre abbaye et qu’il se délecta de la beauté des œuvres et des objets d’art qui y étaient conservés. 


Studioli, Curiosités et chambres des merveilles : les trésors des princes

Toutefois, ces collections de beaux objets n’étaient pas l’apanage des lieux de culte, païens ou chrétiens et, rapidement, les particuliers – ceux du moins qui en avaient les moyens – se mirent à constituer chez eux d’importantes collections. 

Si la présence de grands collectionneurs dès l’époque antique et médiévale est parfaitement attestée par les sources historiques, cette pratique connut un développement particulièrement remarquable à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance.

Dès lors, la constitution de collections répondait à plusieurs fins. Comme par le passé, elle permettait à son propriétaire de mettre en avant sa puissance et son faste, mais également sa culture artistique et son « humanisme ». La mode de la collection fut particulièrement en vogue parmi les princes de la Renaissance. Ceux-ci se firent aménager des espaces privés, petites pièces, appelés studioli en Italie ou Wunderkammern en terres germaniques, dans lesquels ils pouvaient contempler à leur aise les pièces de leurs collections. 

Celles-ci étaient souvent constituées d’éléments variés : objets précieux et œuvres d’art anciennes et contemporaines, trouvailles archéologiques ou objets insolites (os de dinosaures, œufs d’autruche et autres kazoars) disposés au gré du prince et dont la variété reflétait de façon microcosmique la diversité de la Création.

Isabelle d’Este duchesse de Mantoue (1474-1539) possédait par exemple un ensemble d’objets et d’œuvres d’art prodigieux qu’elle réunit dans son studiolo.

Décoré de fresques et de tableaux (dont celui de Mantegna, Minerve et la Vertu chassant les vices, aujourd’hui conservé au Musée du Louvre), celui-ci contenait des pièces de monnaie antiques et des objets d’orfèvrerie. Par ailleurs, c’est en relation avec les œuvres qui ornaient le studiolo que se constituait et s’organisait la collection de la princesse. Ainsi un véritable dialogue s’établissait entre le lieu et les objets qui y étaient conservés, dialogue mis au service de l’image que la princesse souhaitait donner d’elle… une véritable muséographie avant l’heure, en quelque sorte.

Si la mode de ce qu’on appellera par la suite, non sans une certaine ironie, le « collectionnisme » perdura jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, elle connut toutefois une certaine évolution durant le siècle des Lumières.

Certains collectionneurs du XVIIIe siècle, en effet, commencèrent à appréhender leurs collections de manière plus méthodique, plus scientifique. L’influence des systèmes de classification des espèces végétales et animales mis au point par les savants Linné et Buffon fut sensible dans les collections naturelles. On passa peu à peu des cabinets de curiosités rassemblant pêle-mêle les témoignages des caprices de « Mère Nature » à des ensembles encyclopédiques d’espèces naturelles. Le cas du cabinet d’histoire naturelle du médecin Jean Hermann (Barr 1738 – Strasbourg 1800) est à ce propos tout à fait éloquent. Médecin et naturaliste, ce dernier ne se contentait pas d’amasser les nombreux spécimens naturalisés qui lui étaient envoyés du monde entier. Il les ordonnait selon les principes nouvellement établis de classification des espèces. Cette collection, particulièrement riche et intéressante, notamment en raison de son classement, fut racheté par la Ville de Strasbourg en 1804. Elle est à l’origine du Musée Zoologique.

Cette tendance s’étendit également aux collections historiques et artistiques où commença à s’affirmer la notion d’école et où les critères chronologiques et stylistiques prirent peu à peu le pas sur les seuls goûts des collectionneurs.

Dans le même temps, on assista à un changement de regard sur les collections poussant à ne plus y voir que le seul bien des collectionneurs, mais celui de l’ensemble de la collectivité où elle était conservée. Peu à peu, la collection comme outil de connaissance au service du bien public se fit jour. Ainsi, en 1753, la dernière descendante des Médicis, lègue sa fabuleuse collection à l’Etat toscan, don qui fut directement à l’origine de l’actuel Musée des Offices.

Collection raisonnée, collection au service du bien public, le pas de la collection privée au musée semble sur le point d’être franchi au seuil de la Révolution française. Toutefois, cette dernière, tout en s’appuyant sur cette tendance déjà bien attestée, lui insuffle un élan inédit.


Quand souffle le vent de la Révolution

En matière d’histoire des musées, la Révolution française fait au premier abord figure de période paradoxale. C’est dans le courant de cette période qui vit la destruction de certaines des œuvres majeures de notre patrimoine – on pense notamment au dépeçage de l’abbaye de Cluny – que s’affirma en France la conception moderne du musée. 

L’acte de naissance de cette dernière est, à n’en pas douter, la nationalisation des biens du clergé (1789), rapidement suivie de ceux de la noblesse (1792). L’intrusion en masse, dans le domaine publique de chef-d’œuvres et d’objets insignes incita certains des idéologues de la Révolution à leur trouver un usage au service de la société nouvelle alors en train de naître. Cette nécessité était d’autant plus pressante que, pour un grand nombre, ces objets n’étaient jusque là que les symboles haïssables de siècles d’oppression… qu’il convenait de détruire ! 

La création en 1793, du Museum central des Arts au Louvre fut la plus spectaculaire mesure prise à cette époque. Installé dans l’un des anciens palais royaux, considérablement enrichi par les conquêtes révolutionnaires, le Museum central apparaît comme le musée encyclopédique par excellence. Puis, dès les premières années du XIXe siècle, à l’instigation de Napoléon et de son ministre Chaptal, des musées, à l’origine de nombre de nos grands musées actuels (Tours, Lyon, Strasbourg, Bordeaux), furent ouverts en région. A côté des écoles d’art nouvellement créées, dotés de collections issues du Louvre ou de copies d’œuvres illustres, ces musées affirmaient clairement leur visée pédagogique : enseigner aux artistes et éduquer le peuple. 

Toutefois, dans le même temps, un autre type de musée naquit et se développa. En 1795, un jeune peintre, Alexandre Lenoir (1761-1839), installe des fragments de monuments dans l’ancien couvent parisiens des Petits Augustins, créant ainsi le Musée des Monuments Français dont le but était de retracer l’histoire de France au moyen de véritables « mises en scènes archéologiques ». Cette démarche, très marquée par un pittoresque romantique, faisait la part belle à la nostalgie, au sentiment. Ainsi, l’illustre historien Jules Michelet écrivit du Musée des monuments français « C’est là et nulle autre part, que j’ai reçu d’abord la vive impression de l’histoire ».

Lieu de savoir ou lieu d’émotion ? C’est autour de cette ambiguïté, qui perdure de nos jours encore, que se sont construits et développés nos musées actuels.


Lieu de savoir ou lieu de plaisir ?

Par bien des aspects, on peut considérer que le XIXe siècle fut le siècle des musées. En effet, à aucune autre époque, ces institutions, ne connurent un tel développement et ne furent à ce point partie prenante des grandes questions de société. 

Musée d’histoire, d’art et de société dont le contenu devait exalter l’âme et le génie d’un peuple ou d’un groupe ethnique, musée de sciences et de techniques à la louange de la société industrielle de l’époque, museums et musées d’histoire naturelle dont les collections mettaient en avant les nouvelles découvertes scientifiques empruntes de positivisme… la diversité de nature et d’objectif des musées d’affirmait.

La création des musées était parfois liée à une initiative publique. C’est le cas du musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye, par exemple, fondé sous le Second Empire. Toutefois, un grand nombre de musées, surtout en région, doivent leur existence à des personnes privées, individus et, surtout, sociétés savantes. Ainsi, nombre de nos musées, tel, par exemple le musée Unterlinden de Colmar fondé par la Société Schongauer, sont le fruit de l’engagement de passionnés d’art, d’histoire ou de sciences. 

L’élan muséophile du XIXe siècle, s’est poursuivi, mais dans une moindre mesure, jusqu’à une date avancée du XXe siècle. Toutefois dans les années qui suivirent la seconde Guerre Mondiale et la Reconstruction, les professionnels des musées durent reconnaître que l’engouement du siècle précédent était bel et bien terminé et que les musées avaient peu à peu acquis l’image d’institutions élitistes sinon rébarbatives. L’étude menée par les sociologues Pierre Bourdieu et Alain Darbel dans les années 60 (L’Amour de l’art, 1966), mit en évidence le fossé qui s’était creusé entre les musées et une grande partie de la population que ces institutions intimidaient, voire rebutaient. 

L’alarme était donnée, et rapidement les professionnels des musées, aidés d’éducateurs et d’agents issus du milieu de l’enseignement se mirent à la tâche pour faire de ces institutions à l’image poussiéreuse des lieu de vie, de découverte et d’échange. 


Au terme de notre présentation et au regard de l’évolution qui des collections antiques a abouti au musée tel que nous le connaissons, que dire de nos musées actuels ?

Le développement du tourisme, le succès des grandes expositions, les liens noués avec le milieu de l’éducation ainsi que les actions engagées pour ouvrir les portes des musées à de nouveaux publics contribuent chaque jour à rapprocher les œuvres et les collections des nombreux visiteurs qui viennent les découvrir et si le bilan reste encore mitigé à bien des égards, le temps est révolu où les œuvres étaient conservées dans des lieux inaccessibles et dérobées au regard du plus grand nombre.


Marie Pottecher est conservatrice en chef du Patrimoine. Elle dirige le Musée Alsacien à Strasbourg.

À lire pour aller plus loin :

Roland Schaer, L'invention des Musées, Gallimard, Paris, 1993

Dominique Poulot, Une histoire des musées de France, XVIIIe-XXe siècle, Editions La Découverte, Paris, 2005.

Pierre Bourdieu & Alain Darbel, L'Amour de l'art – Les musées d'art européens et leur public, Editions de Minuit, Paris, 1966.

André Malraux, Le Musée imaginaire, Gallimard, Paris, 1996.