La jeune fille de Saint-Sulpice
Photo : LL.
Au début du XXᵉ siècle, une équipe d’archéologues helvètes découvrit un vaste cimetière de l’âge du Fer sur le territoire du charmant village de Saint-Sulpice, lequel se dresse, comme chacun sait, au bord du Léman, dans le canton de Vaud.
Les campagnes de fouilles successivement menées à Saint-Sulpice permirent aux susdits de mettre au jour huitante* sépultures datées de la Tène ancienne – soit des années 450–280 av. J.-C. –, sépultures qui jetèrent un éclairage neuf sur l’univers raffiné et cosmopolite des élites celtiques qui vivaient sur le Plateau suisse.
Une singulière sépulture
Parmi ces tombes, la tombe 22 mérite toute notre attention. Il s’agit de la sépulture d’une jeune fille qui mourut avant d’avoir eu vingt ans, vers 350 av. J.-C. La dépouille mortelle de cette pauvre enfant fut enterrée ornée de parures remarquables :
- une fibule et une chaînette en bronze,
- une perle multicolore en pâte de verre,
- et surtout, deux minuscules masques en pâte de verre placés de part et d’autre de la tête de cette jeune personne. Les archéologues hésitent quant à l’usage de ces derniers : étaient-ils intégrés à la chevelure ou bien portés comme boucles d’oreilles ?
Des objets venus de loin
Disons-le tout de go : découvrir ces deux petites têtes dans une tombe celte datée du mitan du IVᵉ siècle av. J.-C. est véritablement exceptionnel. En Europe et pour l’époque considérée, on n’en connaît guère plus de quatre ou cinq exemplaires au maximum. C’est dire la rareté de la chose.
C’est que nos petits masques viennent de loin. Ils sont d’origine phénicienne et proviennent de Carthage, la grande cité marchande qui se dressait jadis aux portes de l’actuelle Tunis.
La présence de ces objets au nord des Alpes représente une véritable énigme. Ont-ils été rapportés par un marchand voyageur ? Offerts en gage d’alliance ? Ramenés d’une lointaine expédition par un mercenaire celte au service de Carthage ? Ou bien appartenaient-ils à une jeune fille d’ascendance punique intégrée dans une communauté celtique ?
Une élite féminine
Quoi qu’il en soit, la tombe 22 n’est pas la seule à révéler la place notable des femmes dans les élites celtiques. La tombe 48 contenait elle aussi les riches bijoux d’une autre jeune fille parée comme une femme adulte : diadème de bronze, torque de corail, collier de perles** d’ambre et de verre… autant de signes qui traduisent le statut social élevé de la défunte ainsi que les échanges à longue distance qui ont permis d’acheminer jusqu’à elle les bijoux qui l’ont accompagnée dans son dernier voyage.
Un monde déjà ouvert et connecté
Ces sépultures nous rappellent que le monde celte du Léman, loin d’être isolé, était inséré dans un vaste réseau connectant notamment la rive sud de la Méditerranée au nord des Alpes.
Les masques phéniciens et les parures de Saint-Sulpice sont aujourd’hui conservés au Musée cantonal d’archéologie et d’histoire de Lausanne (MCAH).
* Il n’est pas inintéressant de rappeler que la forme quatre-vingt est un héritage celte, ces derniers utilisant la base vingt dans leur comput. Le nom actuel des Quinze-Vingts et l’expression Vingt dieux ! en sont deux autres exemples.
** 157 perles, si vous voulez tout savoir.