La force contre le droit

Ci-dessous : cette carte – due à Kurzon – nous permet de situer l’île de Mélos.

L’idée que la force précède le droit ne date pas de Bismarck, comme on le dit souvent. On peut suivre la généalogie de cette pensée au moins jusqu’au Vᵉ siècle av. J.-C., en 416 plus précisément.

Cette année-là, la démocratie athénienne – enivrée de l’idée de sa force – était la proie de démagogues lesquels, notons-le, prospèrent toujours sur l’inintelligence collective de leurs concitoyens.

En 416 donc, emportée par son hybris, Athènes s’apprête à envahir un territoire lointain sans lien aucun – du point de vue géostratégique – avec les nécessités du moment (non, il ne s’agit pas du Groenland).

Mais avant de se lancer dans une expédition où elle allait rencontrer son destin, Athènes décide de menacer de son big stick une petite cité de l’Égée, Mélos. Thucydide a laissé de la chose un récit aussi profond que poignant. N’en retenons que l’essentiel.

Les Méliens opposent à l’ultimatum athénien qui exige qu’ils rejoignent leur alliance des arguments juridiques (ils sont alliés aux Lacédémoniens et ne veulent pas se parjurer) et moraux (les grands ne doivent pas écraser les petits). Les Athéniens, qui n’en ont cure – mais ils se trumpent – leur répondent en substance : les forts font ce qu’ils veulent ; les faibles endurent ce qu’ils doivent. Et, dans la foulée, ils massacrent les Méliens et colonisent leur île.

C’est l’empereur Claude qui nous explique, près d’un demi-millénaire plus tard, l’erreur commise par les Athéniens : le droit ne protège pas uniquement les petits, les obscurs, les sans-grade, des abus de pouvoir des plus forts. Le droit protège également ces derniers des dangers de l’hybris, une tentation toujours fatale à celui qui lui cède, comme en témoigne l’histoire d’Athènes, lâchée par les alliés qu’elle avait fort méprisés et maltraités sitôt que ces derniers en eurent la possibilité.


Références :

– Le dialogue mélien se trouve dans La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, V, 84-116.

– Le discours de Claude nous est relaté par Tacite (Annales, XI).

– Quant à Bismarck, il n’a fait que reformuler, en son siècle, une très vieille idée.