Des Romains aux Roumains, les mystères de l’ethnogenèse (et de l’acculturation)

Carte : la Dacie en 125 de notre ère. Cartographie : Milenioscuro.

Au début du IIᵉ siècle de notre ère, l’empereur Trajan conquit le royaume de Dacie au terme de deux courtes guerres*, conquête justifiée sous de fallacieux prétextes, lesquels ne servaient qu’à habiller d’un voile de respectabilité géopolitique la rapacité impériale : la Dacie était richissime.

Le lecteur qui veut se faire une idée du cynisme de la propagande romaine peut – pêle-mêle – relire le discours anti-impérialiste que l’historien et homme d’État romain Tacite place dans la bouche du chef breton Calgacus** ; il peut aussi revoir le discours de Colin Powell devant l’ONU, celui du 5 février 2003.

Quoi qu’il en soit, de 106 à 271 apr. J.-C. (ou de 516 à 351 avant l’Hégire), la Dacie fut romaine. En 271 au plus tard, l’empereur Aurélien, énergique militaire dalmate, prit la douloureuse décision d’évacuer la Dacie***, seule province transdanubienne de l’Empire soit dit en passant. Plongée dans une tourmente qui aurait bien pu l’emporter, Rome avait besoin d’optimiser son système défensif : défendre cette province trop exposée était devenu mission impossible.

Cela dit, une fois les fonctionnaires impériaux et les militaires évacués, de nombreux Romains – des populations romanisées à tout le moins – durent rester sur place. Parce qu’ils n’avaient nulle part où aller ; ou parce qu’ils étaient trop pauvres pour s’offrir un nouveau départ ; ou trop attachés à leurs champs, à leurs terres…

On ne s’explique pas autrement le fait que l’on parle encore roumain – le roumain est une langue romane qui a le latin pour origine – dans la région. Profonde empreinte donc que celle que Rome laissa dans ce coin du monde où ses aigles restèrent moins de deux siècles : cent soixante-cinq ans exactement.


*Les deux guerres daciques eurent lieu en 101-102 et en 105-106. Elles valurent à Trajan d’être acclamé Dacicus Maximus, grand vainqueur des Daces.

** À lire dans Agricola, XXX-XXXII. Ce discours exprime de façon remarquablement lucide la vision que les Romains pouvaient avoir d’eux-mêmes.

*** Après avoir évacué la Dacie (historique et véritable), l’administration impériale créa une nouvelle province de Dacie dite aurélienne (ou ripuaire) dans les territoires qu’elle contrôlait encore, territoires qui n’avaient rien de dace évidemment. Par où l’on voit que la croyance en la performativité du langage ne date pas de la French Theory. Ni la capacité des autorités à vouloir résoudre tous les problèmes en appelant un chat un chien.