Le paradoxe spartiate

Carte : Légendes Cartographie.

Dans notre imaginaire collectif, les Spartiates sont généralement vus comme des guerriers d’élite, des hommes de bronze, disciplinés, courageux, tout entiers dévoués à leur cité. La BD de Frank Miller – 300 – tout comme le film qui s’en inspire, sont la parfaite illustration de cette représentation, laquelle passe pourtant à côté de l’essentiel. Car, bien plus que des guerriers dont le but aurait été d’imposer la domination de leur cité au monde grec, les Spartiates étaient des gendarmes – d’élite il est vrai – dont le but premier était de faire régner l’ordre (spartiate) à la maison.

Petit retour sur le destin d’une cité hors normes.

Pendant longtemps, Sparte fut une cité semblable à toutes les autres cités grecques et les Spartiates eux-mêmes, des paysans-citoyens-soldats semblables en tous points à la plupart des Grecs.

Tout changea cependant avec la conquête de la Messénie, achevée au VIIᵉ siècle : pour conserver le contrôle de ces vastes territoires dont ils s’étaient emparés au terme de guerres très dures, les Spartiates prirent une décision qui allait transformer profondément leur destin. Ils firent le choix – à un degré sans équivalent dans le monde grec – de réduire les vaincus en servitude afin que le travail de ces derniers leur permette de consacrer tout leur temps au métier des armes. Et c’est ainsi qu’avec la mise en place de ce régime d’apartheid – c’est un anachronisme, je sais – les Spartiates se transformèrent en armée d’occupation intérieure.

Comme toutes les minorités exerçant un pouvoir tyrannique sur les masses qu’elles dominent, les Spartiates ne redoutaient rien de plus que le soulèvement des hilotes de Messénie. Cette peur structurelle explique en grande partie la prudence spartiate : l’idée d’expédier leurs précieux hoplites au loin, pour de longues opérations militaires, donnait des sueurs froides à ceux qui savaient à quel point l’équilibre intérieur restait fragile. Si Sparte n’a pas été absente des guerres médiques, elle arrive tard à Marathon. Elle joue un rôle décisif aux Thermopyles puis à Platées mais la cité se retire bien vite du conflit pour ramener ses troupes dans le Péloponnèse. En fait, Sparte se montre réticente à toute entreprise extérieure prolongée qui risquerait de dégarnir la cité de ses précieuses troupes.

La même logique éclaire l’entrée de Sparte dans la guerre du Péloponnèse : ses alliés la pressent d’agir mais Sparte tarde, là encore, à s’engager contre Athènes. Après la victoire, un bref moment d’hybris pousse Sparte à tenter de dominer la Grèce. Elle s’y brûle les ailes : ses alliés se retournent contre elle. Défaite par Thèbes à Leuctres (371) et privée de la Messénie, Sparte redevient une cité parmi d’autres avec toutefois un fardeau que peu supporte : celui de sa grandeur passée.