Le cru et le cuit : les barbares vus de Chine

Photo : Victoria and Albert Museum, Londres.

Avec un sens de la nuance parfaitement adapté à la sensibilité contemporaine, les Chinois distinguaient jadis le barbare cuit du barbare cru. Jadis… le terme est vague, me direz-vous. Précisons donc que ces dénominations ne semblent pas avoir été employées avant le temps des Ming, une dynastie qui régna sur l’Empire du Milieu entre 1368 (guerre de Cent Ans et grande peste de ce côté-ci du monde) et 1644 (mort de Louis XIII et première révolution anglaise car, oui, l’impavide Angloÿ fit la révolution… et même plusieurs). Revenons en Chine, cela dit, où nous attendent nos barbares crus et nos barbares cuits.

Que peuvent bien signifier ces adjectifs, vous demandez-vous, en proie, j’imagine, à une bienheureuse perplexité ? La réponse est simple, comme on va le voir.

Le terme cru (ou non mûr) se dit sheng (生) dans la langue de Zheng He. Appliqué aux barbares, le mot signifie non soumis, non acculturé et, par voie de conséquence, difficile à contrôler. Voire dangereux. La longue histoire de la Chine prouve assez que ces gens-là étaient capables de tout. Remarquez que – les barbares n’écrivant que peu ou pas – il ne nous est guère possible de savoir ce que ces derniers pensaient de leurs voisins civilisés, lesquels multipliaient à leur endroit des entreprises de pacification pas toujours tout à fait pacifiques. Fermons là cette digression dangereusement relativiste et reprenons sans transition le fil de nos explications alambiquées.

À l’inverse du cru, l’adjectif cuit, ou mûr (shu, 熟), désigne le barbare soumis, acculturé, fiscalisé et peu dangereux. Un contribuable qui s’échine pour l’Empire de Chine ; un homme dont la force de travail et les savoir-faire pouvaient intéresser les zélés fonctionnaires de l’administration impériale.

Que retenir de tout cela, si ce n’est que le barbare cru n’est pas du cru. Le cuit non plus, du reste : qui l’aurait cru ? Il y a pire, cela dit, car qui croise un barbare cru est cuit, alors que du cuit la Chine s’accrut. C’est vu ?

Ci-dessous : le cavalier mongol que vous voyez là, monté sur son petit cheval, représente l’archétype du barbare cru : un guerrier nomade, insaisissable, contre les raids dévastateurs duquel fut érigée la Grande Muraille. Encore que l’on se trompe sur cette dernière, pensée plutôt comme un outil de contrôle des échanges que comme une barrière hermétique.


Photo : Victoria and Albert Museum, Londres.